23.06.2008

Départ en retraite

Vous trouverez ci-après un discours que j'aurai le plaisir de lire dans quelques jours. Si vous avez le temps de le lire vous, vous remarquerez qu'il y a du recyclage. Je remarque que le départ en retraite est un sujet plein de ressource.


Chère Claire, si tu permets que je t’appelle Claire, comme d’autres avant toi, tu as décidé de nous quitter. Développant un concept très en vogue, tu pars en retraite. Autant j’ai, d’habitude, tendance à raconter n’importe quoi, autant aujourd’hui ce ne sera pas le cas, ou du moins pas tout à fait. Le départ en retraire étant en plein boom, il constitue depuis quelques temps l’essentiel de mon activité. Je suis devenu en quelque sorte le premier maillon de l’aide à domicile, premier maillon de ce qui constituera la chaîne de l’oubli dans lequel nous finissons tous par tomber.  

A chaque fois qu’il m’est donné la possibilité d’écrire un discours, je vous dis que j’ai été tiré au sort alors que bien sûr pas un seul parmi vous n’est foutu d’aligner deux mots avec un tant soit peu d’esprit. Pour une fois que l’administration fait appel aux compétences de l’un de ses agents… Mais cette fois ci, c’est toi Claire qui m’a demandé d’écrire un mot ajoutant « puisque tu les fais rire ». 

A l'origine, j'avais prévu de commencer ainsi "Je vous invite à pénétrer dans mon intimité." Cette phrase qui frôle, peut-être même touche, une vulgarité que des guillemets n'arrivent pas à cacher, ne doit son illusoire ambiguïté qu'à la paradoxale  présence du mot "dans". J'ai donc décidé de changer.

Il est parfois des états qui ne tiennent qu'à peu de chose, ces états qui font que soit on l'est soit l'on ne l'est plus. La virginité, dont il est beaucoup question, est un de ces états. C'est comme une porte, elle est ouverte ou fermée. Si j'ai bien compris, certains préfèreraient même que ce soit un pont-levis. Comme me le disait Pascal, qui à l’occasion s'occupe de jeunes enfants, la virginité est potentiellement salissante. Tout comme la dernière fois je vous ai parlé des slips kangourou de mon père, sujet qui, si j’en crois les nombreuses questions, vous a passionné, vous vous demandez quel est le rapport entre la virginité et le départ de Claire. De rapport direct il n’y en a pas si ce n’est que pour toi, Claire, ce sera la première fois, la première fois que tu partiras en retraite. Tu vas voir comme la première fois est émouvante. On s’en souvient toute sa vie. Bien sûr, comme d’autres, tu auras des hésitations, des maladresses. Peut-être que, pour avoir attendu si longtemps, tu ressentiras une certaine déception en te disant « Ah c’était ça ». Mais ne t’y trompe pas, tu y prendras goût et rapidement tu n’auras qu’une idée, recommencer.  Tu vas passer de l’état d’actif, terme que l’on n’accole pas spontanément au mot fonctionnaire, il est vrai que nous avons tous connu des fonctionnaires désactivés plusieurs années à l’avance, à l’état de retraité.

J’ai souhaité connaître le ressenti de certains de tes collègues à cet évènement majeur. Ces témoignages resteront anonymes. Joël H, très à l’aise, précisant qu’il ne fallait voir aucune impatience ni mauvais esprit dans ses propos, m’a avoué qu’il était temps que tu mettes un terme à sa carrière. Claude D, toujours bonne bouille, à ses dires, très respectueuse des personnes âgées, m’avoua que ton absence serait préférable à tes absences. Mais que l’on ne se méprenne pas sur le sens de ces propos guidé par un louable sens de la compassion. Quant à Roger J, intermittent du management et victime d’un âge qui le condamne à un travail à temps partiel subi, il me confia que suite à ton départ il ne pouvait concevoir de rester plus longtemps 

Ceci dit, je n’ai rien dit. Je dois avouer que j’ai longtemps hésité. Allais-je reprendre, relater point par point ta carrière au sein de l’administration ? Ton arrivée dans ce qui n’était qu’un embryon de service né de la rencontre d’une idée et d’une nécessité. Comme un corps en perpétuelle gestation, ce service allait grossir, prendre du volume, absorber, se fondre, fusionner, conquérir ses lettres de noblesse en associant, quelle clairvoyance, emploi et formation. Telle la grenouille, hésitant encore entre l’effet bœuf et l’effet bof, il n’a pas fini de grossir pour devenir DIRECT, de surcroît de droite. Comme l’a écrit Eve Angéli, nous sommes à l’aube d’un crépuscule. Ainsi qu’aurait pu le dire le poète, notre ministère ne sera plus ni tout à fait le même ni tout à fait un autre. Pour tenter de cerner quelle fut ton influence sur le fonctionnement de notre ministère je me permettrais de relater ici un extrait de l’entretien que j’ai eu la semaine dernière avec Xavier. Alors que je lui faisais remarquer que tu allais partir en retraite, il me répondit ainsi
« Tu sais, Thierry, oui il me tutoie car il faut savoir que notre ministre est un homme simple, de proximité, ouvert, chaleureux et pas fier pour deux sous. Tu sais, Thierry, les français savent combien notre ministère est novateur dans le domaine de la GPEC. Vous aurez certainement remarqué que nos hommes politiques commencent souvent leur propos par « les français savent que, les français veulent que, les français ont bien compris que » certainement dans le souci d’éviter toute discrimination. Donc mon ami Xavier poursuivit ainsi « Les français ont bien conscience et moi le premier de l’œuvre accomplie par cette fine de Claire (beaucoup d’humour notre ministre) et, même si il est encore trop tôt pour en évaluer toutes les retombées, à l’évidence il y aura un avant et un après Claire. C’est la raison pour laquelle tu dois savoir que le départ en retraite de Claire n’est pas étranger à la mise en place de la RGPP. » Quel plus bel hommage pouvais-tu espérer. Que les autres futurs parteurs en retraite ne soient pas jaloux , si ils le souhaitent, je me ferai un plaisir de leur faire part des propos de mon gars Xav à leur sujet. 
Voilà, c’est fini. Tu vas partir et pénétrer les vierges étendues d’un nouveau monde peuplé d’envies, de désirs, de plaisirs, monde dans lequel il te suffira de succomber aux tentations, un monde où le temps, comme la caresse d’une promesse, sans compter s’offrira à toi. Et comme disait George Clooney « La vie, quoi d’autre ? »  

25.04.2008

50 ans de mariage

C'est avec fierté qu'aujourd'hui j'ai touché mes premiers droits d'auteurs avec ce discours que, sur commande, j'ai écrit pour les cinquante ans de mariage d'un couple, à partir d'indications données par un de leurs enfants. 

"Chère Denise, cher Christian, maman, papa pour les intimes, comme tout le monde, vous êtes nés, mais vos années de naissance  sont historiques. D’une part et surtout parce que ce sont les vôtres et d’autre part parce qu’elles eurent des conséquences, heureuses pour l’une et funestes pour l’autre. Toi, maman, par respect je ne préciserai pas le siècle, tu es née en 36. Toi, papa, tu as poussé le premier cri d’une longue série en 33. L’addition de ces deux nombres donnait un résultat plein de promesses. Furent-elles tenues ?

Denise qui, contrairement à l’autre, ne fut pas la reine du tambour, fit ses premières dents, ses premiers pas à Fresne le Plan d’où, telle une comète à la traîne flamboyante, elle vint s’épanouir sur les bords de l’Andelle pour ouvrir ses pétales à Fleury.

Quant à toi, Christian, Chri-Chri d’amour dans l’intimité, cette intimité qui se tisse à l’ombre de l’alcôve, c’est à St Hillier, à trois coups de pédales de Dieppe, que tu vis le jour.

Et, on ne sait pourquoi, le destin, disent certains, la force des sentiments qui nous font entrevoir le fruit sucré du désir, disent d’autres, toujours est-il que notre Denise et notre Chri-Chri se retrouvent dans la charmante bourgade de Bourg Beaudoin. Il est vrai qu’au début, ce point commun géographique est encore le seul lien qui les unit. Mais si ténu soit-il, ce lien sera décisif.

Toute petite déjà, notre charmante Denise a la fibre maternelle et c’est au sein de sa future belle-famille qu’elle va, en quelque sorte, passer son CAP petite enfance. Et qui va lui servir de cobaye ? C’est tonton François à qui Denise va mettre des couches. Il en a d’ailleurs gardé une en souvenir au dessus de la cheminée qu’avec fierté il vous montre après le dessert et vous sentez qu’il ne faudrait pas grand-chose pour qu’il vous fasse une démonstration.

Ainsi, couche après couche, Denise et Christian vont connaître les premiers frissons de l’émoi pour l’autre, « L’émoi pour toi » comme le dit finement Gilles.  

Comme si l’éloignement donnait envie de se rapprocher, comme si la pudeur était soluble dans l’eau, c’est après avoir mis la Méditerranée entre elle et lui, que Christian, par la poste, déclara sa flamme, que le temps, comme un souffle d’oxygène, ne fit qu’attiser. C’était l’évènement du bled.

Avant de lui dire « Je t’ai compris », Denise, en tout bien tout honneur, va faire connaissance avec « Le boulevard » à Rouen au service de Madame.

Comme le point d’orgue d’une passion d’avril, ils décident de ne plus faire qu’un le premier avril 1958. C’est sous un ciel chargé qu’a lieu la cérémonie à Bourg Beaudoin, ce qui fit dire à tonton François qu’il n’aimerait pas être à la place de ce Beaudouin.

Et c’est ainsi que 50 ans vont passer, s’écouler, s’égrener au rythme d’une nouvelle vie, d’une vie commune, d’une vie qui donnera la vie. Bien sûr, ce ne fut pas dimanche tous les jours. Quelques aspérités se firent jour. Le plaisir de vivre ensemble n’empêcha pas les chipotages. Conciliante et attentive, Denise composa parfois avec son ronchon et bougon mari victime, avec le temps, d’une surdité à intensité variable.

Et puis ce qui devait arriver arriva. Nos deux jeunes mariés ne furent pas tranquilles très longtemps. Tête la première, Gilles plongea dans la vie et prit sa place, toute sa place. A tel point, qu’il fallut déménager. La petite famille se retrouva rue de Gessard dans une petite maison, mais il vaut mieux un petit chez soi qu’un minuscule chez les autres. Douces années, temps d’un bonheur qui va s’achever et d’un nouveau qui va éclore avec la naissance de Frédéric qui lui aussi prend de la place. Tout ce petit monde va se retrouver à Sotteville.

Christian sait aussi travailler de ses mains. Après avoir commencé chez Marion, Christian, plus connu dans le milieu sous le pseudonyme de Chri-Chri la truelle, va poursuivre sa carrière chez Tamarelle.  

Et puis arriva ce qui ne devait pas arriver. Disons que si c’est arrivé, en tout cas on ne l’a pas vu venir. Si l’on sait, dans les grandes lignes, comment cela s’est fait, en revanche, on ne sait pas pourquoi. Je suis donc le fruit du hasard, mais comme on le dit à juste titre, le hasard, ange gardien de nos espoirs inavoués, fait bien les choses et j’en suis l’éclatante et resplendissante manifestation.

Je ne peux aujourd’hui que bénir ce hasard qui me permet en ce jour

 d’être parmi vous pour vous dire, maman, papa, que je vous aime, que nous vous aimons. Joyeux anniversaire."   

27.03.2008

Départ de Jacqueline

Comme prévu, j'ai, ce matin, lu le discours de départ en retraite que j'ai écrit hier. Au cours de sa vie professionnelle, ma collègue a connu des moments difficiles, de souffrance, moments qu'elle a pour partie traversé dans la solitude. En écrivant ce mot de départ, j'ai essayé d'exprimer ma compassion, ma tendresse. C'est ainsi que certains passages étaient teintés de nostalgie. En les écrivant, j'étais persuadé que les seules réactions seraient peut-être des sourires attendris. Mais curieusement, ces passages ont, parmi l'auditoire, provoqué des éclats de rire. Il est vrai que mon texte alterne rire et nostalgie. Je vais essayer de joindre une copie. Je ne domine pas encore toutes les fonctionnalités d'un blog.
Donc voici en bleu le discours. Si son style vous plaît, n'hésitez pas à me contacter et je me ferai un plaisir d'en écrire un pour vous. 

 

                                                   JACQUELINE VA PARTIR


Jacqueline, Jacqueline…je répète à l’envie ce prénom car bientôt je ne le sentirai plus me faire vibrer les cordes vocales. Comme aurait pu le dire notre ami Rocco, ce matin et pour la dernière fois, Jacqueline, je t’ai bien en bouche. C’est un beau prénom et d’ailleurs comme me le faisait remarquer avec justesse Madame Cartel, qui depuis hier me tutoie et qui dans quinze ans me fera la bise, donc comme me le faisait remarquer Catherine, dans Jacqueline il y a line qui rime avec fine, avec féminine, avec piscine, avec cabine, avec pinacothèque  Donc, Jacqueline, si tu permets que je t’appelle Jacqueline, Jacqueline, tu as décidé de nous quitter mais je ne te donne pas tort. Comme le disait fort justement Michel le jardinier, les souvenirs ne sont pas toujours le terreau des regrets.
Comme nous l’a répété à plusieurs reprises Madame Becquet, il était temps que tu partes. Les dossiers et les chemises commençaient à te donner des boutons, de ces boutons dont l’éclosion nous révèle l’aridité des espèces. A croire que seuls les cactus s’épanouissent sur nos bureaux, ce  qui pour certains est une bonne excuse pour ne toucher à rien. Il est des doigts qui, le soir venu, sont vierges de tout piquant. Mais à n’en pas douter, et comme me le faisait si justement remarquer Monsieur Jean, Jacqueline n’est-elle pas à l’image de ces fleurs qui adoucissent le cactus, légères, fragiles dont l’absence avive l’attente mais dont on ne peut, l’espoir nous tenant éveillé, détacher le regard. Oui, sous ses airs bourru et définitif, notre directeur régional est un être sensible, attentif et d’une  rassurante proximité. Mais il sera bientôt temps de vanter ses mérites.
Donc Jacqueline, revenons à toi car j’ai l’impression de t’avoir un peu perdu de vue.
Des souvenirs, nous en avons. Ils ne nous sont pas tous communs, car si nous avons fait un certain nombre de choses ensemble, il est vrai qu’il est des domaines où la communauté n’était pas de mise, allez savoir pourquoi.
Je ne vais pas retracer ta carrière, si brillante fut-elle, car tu n’es jamais restée les deux pieds dans le même bureau. Si le secrétariat général a bien fait son travail, une fois n’est pas coutume comme aime à le dire Annick, pas plus que la moyenne d’après ce qui se dit dans les couloirs, tu as donc fréquenté la DDE, l’AFPA, le GRETA pour un jour te retrouver à la DRFP, au fond du couloir, faisant partie d’un pool dans un bureau plein comme un œuf où le caquetage le disputait à l’étiquetage. Si je résume, il s’agissait de mettre quelques coups de tampons entre deux  poses  café. Il était important d’arriver  suffisamment tôt le matin pour bénéficier d’une chaise. Le point commun entre le travail et le café était le goutte à goutte, ce qui nous permettait d’en apprécier toute la saveur, ce café que nous  sucrions de nos conversations acidulées.

Et puis, sans en prendre conscience, sans en mesurer l’ampleur, flottant dans un bain d’insouciance que certains se chargèrent de vider, la fusion atrophia les corps et mis les esprits en ébullition. Il fallut alors, pour certains parmi nous, du temps pour retrouver l’envie, pour être capable de faire porter son regard au-delà du temps présent. Il a fallu lutter et avoir la force de se souvenir que nous avions été heureux sans le savoir. Nous devions retrouver ce sentiment que nous étions utiles, utiles à quelqu’un, utiles à quelque chose.
Sans pour autant redécouvrir les frissons du désir, nous nous sommes éclatés, ou plutôt on nous a éclaté façon puzzle, ventilé ici et là au gré des couloirs et des bureaux et le temps a passé comme passe les circulaires dont les dernières pages nous restent à jamais inconnues. Nous avons fini par nous retrouver. Comme dirait Annie, tu as eu le nez creux en venant au DPIF.
Et puis Jacqueline, sans  oublier le passé, tu as retrouvé le sourire et d’une légère poussée sur la douce pente qui mène vers la dernière ligne droite, tu t’es laissé glisser jusqu’à ce  dernier jour bureaucratique, satisfaite d’avoir épargné le temps du bonheur.